Passionnée par mille choses, Valérie Jessica Laporte, allias Bleuet atypique, se définit avant tout comme une artiste multidisciplinaire. Sa détermination est sans faille, ce qui lui permet d’entretenir toutes ses passions avec vigueur.
Son diagnostic d’autisme fait partie de son quotidien, bien sûr. Il colore certaines expériences, complexifie certaines situations. Mais il ne la définit pas. Ce qui la définit, c’est sa volonté. Sa capacité à se fixer des objectifs réfléchis, réalistes, et à ne jamais les lâcher.
Retourner aux études après des années loin des manuels et des classes? Elle y a pensé pendant deux ans. Aujourd’hui, elle dévore ses manuels de cours, elle réussit au-delà de ses attentes, et surtout, elle apprend. Enfin, pleinement. Mais elle le dit sans détour : sans adaptations, ça n’aurait pas été possible.
Derrière cette trajectoire impressionnante, il y a une réalité plus invisible, plus exigeante.
Le monde, pour Valérie, est souvent trop. Trop de bruits, trop de stimuli, trop d’informations qui arrivent en même temps. Comme un fil de discussion où 300 personnes parlent simultanément et où il faut pourtant comprendre, trier, répondre.
Et parfois, tout sature.
Ces surcharges, imprévisibles, peuvent tout arrêter. Malgré toute sa préparation : « Quand ça atteint un maximum… tout bloque. Même avec toute la volonté du monde, je ne peux plus rien faire. »
À cela s’ajoute le regard des autres, ou pire : leur incompréhension.
Un jour, après plus de dix ans à participer à une activité sportive qu’elle aimait profondément, tout s’effondre. L’organisation sportive apprend qu’elle est autiste. Peu après, elle est exclue. On lui a dit : « Notre mission, c’est un milieu récréatif, ce n’est pas de soutenir les personnes handicapées ».
Elle n’a pas été exclue pour un geste violent ni pour un manque de respect, mais parce qu’elle a beaucoup pleuré et a eu un peu de confusion. Elle sera triste pendant près de six mois de ne plus participer à cette activité qui lui tenait à cœur.
Depuis, elle a trouvé une autre activité sportive qu’elle pratique trois à quatre fois par semaine. Cette fois-ci, elle les a rencontrés au début pour leur expliquer et les rassurer. « Le pire qui peut arriver lorsque je me désorganise, c’est que je vais m’asseoir par terre, puis je vais pleurer. Ça ne vous engage à aucune responsabilité supplémentaire à part de me respecter », qu’elle leur a dit.
Selon Valérie, le problème est clair : on regarde encore trop souvent la différence avant de voir la personne.
« C’est juste un morceau », dit-elle. Un morceau parmi mille autres.
Elle donne l’exemple d’une amie en fauteuil roulant. Ce qu’elle voit d’abord, ce n’est pas le fauteuil. C’est son univers coloré, ses licornes, sa créativité débordante.
« Quand je pense aux gens, je pense à leurs passions, à ce qu’ils sont… pas à leur handicap. »
C’est ça, voir le potentiel. Elle-même a appris à le revendiquer, à le nommer et à ne pas attendre qu’on le découvre.
« Je suis assez bonne vendeuse. Donc, je ne laisse pas tant le choix aux gens de voir mon potentiel, je le nomme », dit-elle.
Et parfois, il suffit d’une personne. Comme celle qui lui a proposé de donner sa première conférence. Elle y consacre neuf mois de préparation. Malgré une peur immense de ne pas y arriver, cette personne lui offre toute sa confiance, sans condition.
« Elle m’a dit : ce n’est pas grave, on va te prendre comme tu es. »
Comme elle est très bien entourée, son entourage était prêt à la soutenir si elle ne réussissait pas.
« Personne ne pensait que j’allais être capable en fait, mais personne ne me l’a dit. Ils m’ont tous respectée. Tu veux le faire? Vas-y! Mais tout le monde était prêt. Ils s’étaient tous concertés pour m’aider à me relever après. Quand je m’engage dans quelque chose, je le fais bien. Je suis allée voir sur Internet, quelles sont les meilleures pratiques, comment faire ça dynamique. J’ai tout, tout regardé. Puis, finalement, je suis rendue super bonne. Ça prenait une personne qui y croyait. »
Les mentalités évoluent, reconnaît-elle. Elle constate moins de regards insistants, moins de jugements ouverts et plus de curiosité, parfois même de simplicité.
Mais des freins persistent, selon elle.
Des formulaires inadaptés qui peuvent coûter des emplois. Des règles rigides qui peuvent exclure. Des systèmes qui peuvent compliquer le parcours des personnes handicapées au lieu de les soutenir.
Et surtout, cette phrase qui revient trop souvent : « Tu as juste à le faire. »
Juste à faire quoi, exactement ? Elle aimerait que les gens comprennent plus facilement sa réalité, au lieu de croire qu’il existe une solution simple, comme une baguette magique.
« Ce qui est frustrant, c’est que les gens ont tendance à ne pas nous croire et inventer des explications faciles. Par exemple, lors d’un jeu, on m’a proposé d’utiliser ma main gauche. J’ai expliqué que je pouvais essayer, mais que j’avais besoin de décortiquer chaque mouvement avant de le faire. Je ne peux pas improviser, parce que cela comporte des risques : je pourrais me blesser ou blesser quelqu’un d’autre en tombant. »
Derrière chaque action, explique-t-elle, il y a un coût. Une énergie à gérer. Des étapes à décortiquer. Rien n’est « juste » de le faire.
Valérie persiste et signe : l’inclusion ne demande pas toujours de grandes transformations.
Souvent, il suffit de communiquer l’information et d’offrir un peu de flexibilité. C’est adapter un document, écouter vraiment ou simplement, donner la permission.
Selon elle, les gens s’imaginent que c’est souvent compliqué d’être inclusifs.
« Mais dans les faits, j’arrive presque toujours à m’adapter moi-même. La plupart du temps, je peux tout gérer si je connais bien le contexte et les défis à venir. Il existe une multitude d’outils, et avec Internet, on peut facilement trouver des ressources ou des communautés qui nous aident à repérer ce qui nous convient. Souvent, tout ce dont j’ai besoin, c’est qu’on me donne les informations pertinentes ou qu’on m’accorde une permission. Le reste, je m’en occupe. »
Elle donne l’exemple d’un spectacle où on l’a empêchée de sortir avant la fin.
« Si tu ne me dis pas oui, je ne peux juste pas y aller. »
Elle insiste aussi sur un constat souvent ignoré concernant le maintien en emploi des personnes handicapées. Selon elle, un milieu de travail qui reconnaît et prend en compte l’incapacité d’une personne contribue à favoriser son épanouissement professionnel, à améliorer sa performance et à renforcer sa volonté de progresser dans son environnement de travail.
« Quand tu trouves enfin un endroit qui t’accepte, tu ne veux pas partir. »
Valérie a du mal avec le mot « fierté ». Comme si une petite voix persistait à lui dire que ce n’est jamais assez.
Mais quand elle parle de ses trois enfants devenus adultes, quelque chose change.
Elle raconte les jeux inventés, les soirées improbables, les batailles de zombies dans le noir. Elle parle de liberté, d’authenticité.
« Globalement, je suis fière du parent que j’ai été. Malgré les défis importants, notamment avec ma fille, le résultat est positif. Aujourd’hui adulte, elle reconnaît le chemin parcouru et me le dit souvent : elle est reconnaissante de ce que nous avons construit ensemble. Ça me confirme que, malgré les imperfections, mon engagement comme parent a vraiment fait une différence. »
Et l’avenir?
« Mon cheminement est encore en réflexion, mais j’envisage possiblement une majeure en psychologie combinée à une formation en éducation, notamment pour développer des outils adaptés. Mon objectif à plus long terme serait de faire une maîtrise, puis éventuellement un doctorat, pour me spécialiser dans la création d’outils, entre autres pour les personnes autistes. »
Parce que son parcours, elle le résume avec une lucidité désarmante :
« J’ai commencé par le pas le fun… puis là, tout est installé pour que ce soit à mon goût. Et là… wow, je vogue. »